Dr Pierre François Edongo Ntede:« L’éducation est une obligation légale »

Anthropologue de l’éducation, chargé de cours à la Faculté des arts, lettres et sciences humaines de l’université de Yaoundé I

 

L’année scolaire 2016/2017 a été agitée dans les deux régions anglophones du pays. La conséquence a été la baisse du taux de réussite aux examens du GCE Board, qui est passé de plus de 60%  en 2016 à environ 29% en 2017. Quels sont les risques encourus par l’école camerounaise victime des troubles socio-politiques?

Le 30 août 2017, le chef de l’Etat a ordonné la fin des poursuites judiciaires pour ceux de nos compatriotes impliqués dans les violences des régions du Nord-Ouest et du Sud-Ouest. Le citoyen que je suis salut cette décision. Toutefois, en tant qu’anthropologue de l’éducation, je ne peux manquer de m’interroger sur les motifs réels de ceux qui ont pris les enfants en otage, en les empêchant d’aller en classe, les terrorisant, brûlant des écoles, les embrigadant dans des problèmes politiques. Ceux-là qui ne peuvent pas encore comprendre qu’il n’y a pas de véritable éducation sans un environnement paisible et un climat de confiance et de compréhension. L’école est une obligation légale. Sans assiduité scolaire, il n’y a pas de progrès sérieux. La régularité d’un élève est une condition de succès. Sans fréquentation scolaire assidue, tout travail scolaire est impossible. Tant qu’il y aura des troubles déportés sur le champ de l’éducation, les taux de réussite resteront bas. Par ailleurs, n’oublions pas que les enfants sont spontanés, curieux et observateurs. Leur instinct d’imitation est très grand. Quelle sera leur formation morale dans une société victime de troubles ? En combattant l’école, c’est bien la société qui aura le dessus dans cette lutte inégale. C’est la société qui défait infailliblement l’œuvre de l’école si des mesures drastiques ne sont pas prises. Voilà le risque majeur qu’encourt notre pays.

Traditionnellement, les diplômes camerounais sont plutôt  bien cotés à l’extérieur, notamment dans les universités occidentales. La communauté éducative nationale n’a-t-elle pas intérêt à préserver ce label comme un trésor ?

Pour préserver le label Cameroun à l’extérieur, il faut qu’on laisse les enfants aller à l’école. C’est trivial. Le bel exemple doit partir des élites et surtout des guides spirituels garant des valeurs morales dans notre société. Les enfants apprennent rapidement les modèles qui les côtoient au quotidien. Rien ne peut remplacer l’exemple des éducateurs. « On enseigne ce que l’on est », disait Jaurès. Les responsables des écoles privées confessionnelles doivent éviter l’aboulie et jouer franc jeu en respectant les apprenants. Ils doivent éduquer les enfants en développant en eux des passions nobles, en leur fournissant de s’exercer à des vertus qui ne s’apprennent que par des actes à l’école et hors de l’école. Par ailleurs, que ceux qui, en leur temps, ont bénéficié des largesses de la République cessent le double jeu et éliminent en eux la déloyauté, l’impulsivité, l’entêtement et les sentiments égoïstes. Seul l’intérêt des apprenants doit primer.

Comment redonner le goût des études aux  enfants qui ont connu une année scolaire perturbée ?

Il faut les rassurer. Et c’est l’œuvre de tous. Ce qui est sûr, c’est que les troubles peuvent bénéficier à certains. Cette surenchère politique ne doit pas s’exercer sur le terrain de l’éducation. J’ai bien peur que les discours de certains politiciens soient en déphasage avec la réalité des actes qu’ils posent. L’école doit cesser d’être le strapontin de la promotion. On l’a vu hier avec le chantage de certains syndicalistes en quête de postes de responsabilités, on l’observe aujourd’hui avec le problème du Nord-Ouest et du Sud-Ouest. L’école aux écoliers, la politique aux politiciens : martelait le président Paul Biya. L’éducation doit cesser de se reposer sur des méthodes comportant des actes de violences. Sinon, il y aura reproduction de génération en génération de la culture dominante de violence. Pour redonner le goût des études à ces enfants, il faut rétablir le lien culturel entre l’école et les familles. Cette relation aura une influence sur le climat scolaire et les études.

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